Le Qatar joue-t-il double jeu entre Occidentaux et jihadistes ? (Olivier Da Lage, Grotius, 2/05/2013)

Article publié sur Grotius le 2 mai 2013

Ne tournons pas autour du pot : depuis l’intervention française au Mali début janvier 2013, de nombreux journalistes et responsables politiques accusent plus ou moins directement le nouveau meilleur ami de la France, l’émir du Qatar, de jouer double jeu et de soutenir politiquement, financièrement et militairement les pires ennemis de Paris, à savoir la mouvance jihadiste qui combat les soldats français au Mali et qui menace globalement les intérêts français et ceux des alliés de la France.

Certains le suggèrent sur le mode interrogatif, d’autres l’affirment, comme Alain Rodier et Eric Denécé, dans une note parue en janvier dernier. Dans ce document, les auteurs, spécialistes du renseignement (Rodier est même un ancien de la DGSE) soutiennent que l’émir du Qatar, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, appuie au Sahel le chef terroriste Mokhtar Belmokhtar en raison de liens remontant à la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan et que les hommes de Belmokhtar assurent la protection de l’émir et de sa famille lors des parties de chasse au faucon dans le désert algérien (1).

Les auteurs précisent que c’est financé par l’émir du Qatar en personne que Belmokhtar est allé en Libye combattre aux côtés des insurgés islamistes libyens. Disons-le tout net, je n’ai pas accès aux rapports des services de renseignement et je ne sais pas si ces faits sont exacts ou non. Mais ce que suggère sans le dire explicitement ce document, largement distribué aux journalistes par ses auteurs, c’est que l’émir du Qatar continue d’encourager les jihadistes d’Aqmi et autres même lorsqu’ils combattent les Français et leurs alliés.

Les autorités françaises ont prudemment affirmé que rien ne l’établissait. Quant au Premier ministre du Qatar et cousin de l’émir, cheikh Hamad Ben Jassem Al Thani, il a vigoureusement démenti ces « rumeurs » soulignant que la seule intervention du Qatar se limitait au domaine humanitaire. Et de fait, la seule présence établie du Qatar au Nord Mali est celle du Croissant Rouge qatari, travaillant en liaison avec la Croix Rouge malienne qui ne pouvait opérer dans les régions tenues par les jihadistes.

Peut-on imaginer que l’aide financière qatarie destinée à l’humanitaire ait pour partie été utilisée à des fins militaires ? Certainement. Sur place, les frontières entre les usages sont poreuses et les acteurs souvent les mêmes. Cela s’est vu dans le passé, notamment avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis et on ne voit pas pourquoi le financement qatari y échapperait. La seule question qui vaille est : les autorités du Qatar ont-elles délibérément joué double jeu en finançant secrètement les jihadistes sahéliens. Et là, il est fortement permis d’en douter.

Depuis l’accession au pouvoir de l’émir actuel, toute sa stratégie a consisté à garantir la sécurité de son pays et de son régime par des alliances de long terme avec les Américains et les Européens, notamment la France. Les succès rencontrés par cette stratégie depuis près de vingt ans confirment que les actions de l’émir ne sont ni irréfléchies, ni impulsives, ni irrationnelles. Or, il n’y aurait pas plus irrationnel que de prendre le risque d’être exposé en train d’aider les adversaires militaires de la France dans un conflit présenté par le président français comme touchant aux intérêts vitaux de la France. De surcroît, le Qatar n’a pas fait mystère de sa désapprobation quant à l’intervention française au Mali. Il n’en demeure pas moins que les « printemps arabes » ont vu le Qatar propulsé aux premiers rangs dans le monde arabe et que son action, tant en Libye qu’en Syrie, ne s’est pas limitée à un soutien politique ni même financier. En Libye, des commandos qataris ont encadré les insurgés et en Syrie, le Qatar est à la pointe de l’armement clandestin (mais revendiqué) des insurgés. Car, et cela ne devrait pas surprendre, le Qatar penche instinctivement en faveur de partis et mouvements islamistes. Le Qatar, tout comme l’Arabie Saoudite, appartient à la branche wahhabite de l’islam sunnite, même si sa pratique est moins rigoriste que celle du royaume voisin.

Depuis le milieu des années 60, l’émirat, très hostile à l’Égypte nassérienne, a accueilli les Frères musulmans égyptiens réprimés par Nasser. Ce fut le cas du cheikh Youssef Al Qaradhawi, présent depuis une quarantaine d’années dans l’émirat, et très estimé par les dirigeants du Qatar qui lui ont conféré une place de choix. Au lancement d’Al Jazira en 1996, il s’est vu accorder une émission de prestige, « la charia et la vie » qui lui a donné une audience et une influence s’étendant à tout le monde arabe. Bref, pour des raisons de fond qui remontent à plusieurs décennies, le Qatar est proche des Frères musulmans, dont il est le protecteur (incidemment, c’est ce qui lui a permis de réussir à détacher le Hamas palestinien de l’orbite iranienne). C’est pourquoi lorsque les soulèvements ont éclaté en Tunisie et en Égypte, le Qatar a tout naturellement apporté son soutien aux acteurs de la révolution issus de la mouvance des Frères musulmans (Ennahda, en Tunisie, dont le dirigeant Rached Ghannouchi était un habitué de visites à Doha durant ses années d’exil).

Quant à la Syrie, alors même que le Qatar la Syrie et l’Iran était liés depuis 2010 par un traité de défense, l’émir du Qatar a opéré un virage à 180° lors des premiers massacres à Deraa en juin-juillet 2011, en phase avec l’opinion de ses sujets et plus largement des sunnites de la Péninsule arabique. Un sens aigu de l’opportunité politique de la part de l’émir, qui y a vu l’occasion de parachever l’opération commencée avec le soutien aux insurgés tunisiens, égyptiens et libyens, a fait le reste. Par conséquent, il est tout à fait exact que le Qatar soutient dans le monde arabe les soulèvements dont au moins une partie des acteurs sont des insurgés sunnites, proches des Frères musulmans (ce qui ne s’applique pas au cas du Bahreïn), tant pour des raisons de proximité idéologique que pour des raisons de gains politiques immédiats à travers les opportunités qui se présentent. Il est en revanche erroné d’en tirer la conclusion que le Qatar poursuivrait des buts exclusivement politico-religieux en soutenant les jihadistes où qu’ils se trouvent au risque d’une rupture ouverte avec les partenaires stratégiques à long terme que sont les Occidentaux, et notamment la France.

(1) Alain Rodier et Eric Denécé, Note d’actualité n° 298, CF2R, janvier 2013.

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