Qatar, qu’est-ce ? qui ? quoi ? quand ? (Le Monde, 17/04/2013)

La Qatarmania passe des kiosques aux librairies. Après avoir obnubilé la presse, qui lui a consacré un nombre incalculable de « unes » ces dernières années, ce confetti de sable aux avant- postes de la mondialisation (le skyline de sa capitale Doha, sa chaîne de télévision Al-Jazeera…) fait tourner la tête des éditeurs. Pas moins de cinq ouvrages sont simultanément parus en ce début de printemps, et d’autres devraient être publiés dans les prochaines semaines.

Sur un mode journalistique ou universitaire, tous racontent comment le petit émirat, cul-de-sac du golfe Arabo-Persique, s’est transformé en une plaque tournante du business et de la diplomatie internationale. « Des tentes dans le désert aux palaces cinq étoiles, des chameaux aux Ferrari », résument les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, dans Qatar. Les secrets du coffre-fort, une enquête de terrain qui fourmille d’anecdotes. A cet égard, 2011, l’année des révolutions arabes, aura été décisive. En envoyant ses avions et ses forces spéciales au secours des insurgés libyens et en expédiant des armes et des valises de billets verts aux rebelles syriens, le Qatar est entré dans la cour des grands. 2011 a eu sur la diplomatie de la mini-monarchie l’effet que 2008, année de la crise financière, a eu sur sa politique d’investissement : celui d’un puissant désinhibant. De même que la dégringolade des Bourses occidentales a incité le Qatar à monter au capital de certaines des marques les plus prestigieuses de la planète (Porsche, Lagardère, Barclays, Veolia…), en rompant avec une stratégie de placement sans rayonnement, le soulèvement de la rue libyenne, puis syrienne, l’a poussé à sortir d’une « diplomatie de niche », cantonnée à la médiation des crises régionales (Yémen, Darfour, Liban…).

En quelques mois, sous l’impulsion de son ministre des affaires étrangères, Hamad Ben Jassem, dit HBJ, l’émirat est passé « de l’influence à la puissance », comme l’écrit le géographe Mehdi Lazar dans Le Qatar aujourd’hui. Symbole de ce basculement : le fait que Doha, en mai 2011, ait tenté de placer l’un de ses diplomates à la direction de la Ligue arabe, un poste traditionnellement dévolu à un Egyptien. Même si le candidat du Caire, Nabil Al-Arabi, l’a finalement emporté, l’épisode a marqué les esprits, comme le rappelle le chercheur Nabil Ennasri, qui publie L’Enigme du Qatar. A l’instar des livres précités, cette très solide synthèse s’attache à dépassionner son sujet et à faire la part du fantasme et de la réalité dans l’irrésistible ascension de ce pays timbre-poste. Principale interrogation : sous couvert de sympathies occidentales, au point qu’il entretint pendant quelques années des relations quasi ouvertes avec l’Etat d’Israël, le cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani fait-il le jeu des islamistes ? Sa politique de soutien aux Frères musulmans et à ses épigones, qu’ils soient au pouvoir comme à Tunis et au Caire, ou bien dans l’opposition, comme en Syrie, trahit-elle des préférences idéologiques ou bien exprime-t-elle une forme de respect pour le verdict des urnes, si étrange que cela soit de la part d’une monarchie wahhabite ?

« DU BON CÔTÉ DE L’HISTOIRE »

Tout en rappelant le réseau d’amitiés que Doha avait noué dans les milieux islamistes, bien avant les révolutions, Mehdi Lazar et Nabil Ennasri analysent l’engouement du Qatar pour les Frères à l’aune du clivage « sunnite/chiite », ravivé au milieu des années 2000 par l’effondrement de l’Irak baasiste et l’affirmation des ambitions nucléaires de Téhéran. Une thèse qui explique le soudain entrain de la dynastie sunnite des Al-Thani à faire sortir la Syrie alaouite – la confession du clan Assad, une dissidence du chiisme – de l’orbite iranienne et sa grande prudence face au mouvement de contestation à dominante chiite qui a frappé son voisin bahreïni, en février-mars 2011.

Rétifs à cette grille d’analyse géopolitique, Georges Malbrunot et Christian Chesnot insistent davantage sur le pragmatisme d’HBJ et du cheikh Hamad, leur souci d' »être du bon côté de l’Histoire » et de ne pas apparaître en décalage avec la majorité de l’opinion arabe. « Vue de Doha, l’action des Qatariens relève de décisions prises à l’intuition par une poignée d’hommes, sinon par le seul émir, souligne un télégramme diplomatique français, qu’ils citent dans leur livre. Le pouvoir ne semble pas planifier sur le long terme et agit dans le seul feu de l’action, ce qui constitue sa faiblesse. » Les deux auteurs sont lucides sur les effets secondaires de l’interventionnisme indiscriminé des Qataris, qui a pu contribuer à l’éparpillement des armes en Libye et à l’émiettement de l’insurrection anti-Assad. Outre qu’il brouille l’image d’Al-Jazeera, ce positionnement expose l’émirat à un sévère retour de bâton, si le conflit en Syrie vient à s’enliser ou si les islamistes finissent par l’emporter. A moins que le Qatar choisisse d’en revenir à une diplomatie moins engagée. C’est l’une des hypothèses envisagées par Mehdi Lazar et par le duo Malbrunot-Chesnot. Le prince héritier Tamim, font-ils remarquer, campe sur une position beaucoup moins va-t-en-guerre que HBJ, le Talleyrand qatari.

Qatar. Les secrets du coffre-fort, de Georges Malbrunot et Christian Chesnot, Michel Lafon, 330p., 17,95 €.

Le Qatar aujourd’hui. La singulière trajectoire d’un riche émirat, de Mehdi Lazar, Michalon, 234p., 17 €.

L’Enigme du Qatar, de Nabil Ennasri, Armand Colin/Iris Editions, «Enjeux stratégiques», 220p., 19 €.

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