À Alep, la charité permet à beaucoup de ne pas mourir de faim (L’Orient le Jour, 29/03/2013)

Autour de deux énormes marmites où mijotent des dizaines de kilos de riz et une soupe de vermicelle, Oum Ahmad et Oum Ibrahim s’activent pour cuisiner le repas de nécessiteux chaque jour plus nombreux à Alep, ancien poumon économique de Syrie ravagé par la guerre. Toutes deux sont employées par l’« Association des femmes libres de Syrie » (Moultaqa Haraïr Souria), pour improviser quotidiennement ces repas distribués dans des quartiers de la métropole du Nord touchée à partir de juillet 2012 par les combats entre rebelles et soldats. De huit heures à midi, elles préparent à manger dans le sous-sol d’un immeuble de Boustane al-Qasr, quartier rebelle d’Alep. Ce matin, elles font bouillir quelque 60 kilos de riz et autant de soupe. « Un repas populaire et en même temps nourrissant », dit Mohammad Ali al-Hussein, un soldat dissident ayant rejoint l’association.
Cuisiner là est une aubaine pour Oum Ahmad, 30 ans et mère de cinq enfants. « Nous-mêmes nous n’avons ni travail ni ressources. Travailler ici nous permet d’aider les gens et en même temps de subvenir aux besoins de nos propres familles », explique-t-elle habillée en robe rose. « Comme mon mari n’a plus d’emploi, j’ai décidé de travailler avec l’association pour nourrir mes quatre enfants », renchérit Oum Ibrahim, une jeune femme frêle flottant dans une longue robe verte. À midi pile, quatre volontaires de l’association remplissent des bidons avec le riz et la soupe avant de les charger dans un pick-up pour les apporter au petit local où a lieu chaque jour la distribution. Alors que plusieurs quartiers sont privés depuis des mois d’électricité et depuis quelques jours également d’eau, des familles entières n’ont plus que la charité pour survivre. Selon le Programme alimentaire mondial, le prix des produits alimentaires a augmenté en 2012 à Alep de 36 % et le pain à lui seul de 77 %, soit l’inflation la plus importante du pays. Et le Croissant-Rouge syrien assure que 2,5 millions de Syriens ont besoin d’une assistance alimentaire.

Devant la grille du local, un petit attroupement commence à se former. « Mon mari n’a plus de travail et nous sommes huit à la maison, donc je viens tous les jours récupérer un peu de nourriture », explique Sana en montrant un petit seau rempli de riz. « Bien sûr, ce n’est pas suffisant, mais c’est déjà ça », lâche-t-elle, le visage caché derrière un niqab noir. Dans la file d’attente, beaucoup de femmes, des enfants et quelques hommes tendent un petit bout de papier. Une fois inscrit auprès de l’association, chacun doit présenter ce papier sur lequel est inscrit son nom, le nombre de membres de sa famille et les jours où il a pris à manger. « Depuis que les combats ont commencé, je n’ai plus d’emploi et tout est devenu beaucoup trop cher », se lamente Abou Seif, 37 ans et père de quatre enfants. « Nous n’avons rien, depuis six mois il n’y a pas d’électricité, nous n’avons que Dieu pour pourvoir à nos besoins. » Abdelkarim, lui, se déplace en fauteuil roulant. Plusieurs de ses cinq enfants souffrent comme lui d’un handicap. « Parfois, des gens nous aident un peu. On se débrouille. »
Tous les jours, des dizaines de familles comptant en moyenne sept membres se présentent au local. « Chaque midi, ce repas nous coûte entre 15 000 et 20 000 livres syriennes (entre environ 150 et 200 dollars) », explique Abdallah Ahmad al-Karmou, un avocat qui dirige l’association. De plus, « nous distribuons quotidiennement 600 sacs de pain d’une valeur de 30 000 livres (environ 300 dollars) », ajoute-t-il. D’où vient l’argent ? « Des Saoudiens et d’associations d’expatriés syriens en Belgique et aux États-Unis. » De retour au siège de l’association, les volontaires commencent une nouvelle distribution : du lait pour bébés. Face à eux, de l’autre côté de la rue, des étals regorgent de fruits et de gâteaux au miel. À Alep, ce n’est pas la nourriture qui manque mais l’argent pour l’acheter.

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