Salir une femme pour s’en prendre au Qatar (Al Kanz, 11/02/2013)

Le 5 février dernier, dans l’émission « Ce soir ou jamais », un partisan de l’ex-dictateur échu Ben Ali s’en est pris violemment à une journaliste absente du plateau. Si vous avez suivi de près le printemps arabe en Tunisie ou êtes tunisien, vous le connaissez sans doute. Si vous suivez depuis des années avec assiduité les interviews de Jean-Jacques Bourdin, vous le connaissez sans doute. Si vous ne ratez jamais l’émission de Frédéric Taddéi « Ce soir ou jamais » (CSOJ), là encore vous le connaissez sans doute, puisqu’il était l’un des invités de l’émission du 5 février dernier, consacrée au Qatar. Lui, c’est Mezri Haddad. Parmi les autres invités, ce soir-là, on comptait Richard Labevière, essayiste, Valérie Debord, ancienne députée UMP, Karim Sader, consultant, Nabil Ennasri, chercheur spécialisé sur le Qatar et enfin Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco. Tous ont tenté de répondre à la question « Qatar : ami ou ennemi public numéro 1 ? »

Comme souvent dans CSOJ, le débat a été pour le moins animé entre les uns qui considèrent que le Qatar n’est pas un ennemi, les autres un danger. Comme dans tout débat sur un sujet sensible, les propos des uns et des autres étaient musclés, parfois excessifs. C’est la loi du genre.

Qatar-bashing d’un Ben-Aliste

Avant d’aller plus loin, rappelons que l’un des invités, Mezri Haddad est un ancien thuriféraire de l’ex-dictateur destitué. Alors que la révolution grondait, ce dernier, reçu le 13 janvier 2011 par Jean-Jacques Bourdin dans son émission quotidienne sur RMC, louait la Tunisie de Ben Ali, « modèle de démocratie andalou », qui fonctionne comme un État moderne ; cette république « fondée par le génie politique de Bourguiba », dont « Ben Ali est le digne successeur ». Toujours selon Mezri Haddad, « Ben Ali a sauvé la Tunisie en 1987 des hordes fanatisées et des intégristes qui devaient renverser Bourguiba et c’est le président Ben Ali [qui] par patriotisme a sauvé la Tunisie de ces intégristes ». Toujours, au micro de Jean-Jacques Boudrin, l’ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco martela que Ben Ali devait « se maintenir au pouvoir quoiqu’il arrive parce que le pays [était] menacé par les hordes fanatisées et les néo-bolcheviques qui sont leurs alliés stratégiques ». Dernier point sur cette interview : Mezri Haddad affirma face à Jean-Jacques Bourdin que cette révolution était avant une révolution médiatique, menée par la chaîne qatari Al-Jazeera. Pour plus de détails, voici la vidéo de l’interview.

Ben Ali est donc un chic type, Al-Jazeera, la chaîne qatarie le mal absolu incarné. Mi-Sifaoui, mi Zemmour – l’intérêt en moins –, Mezri Haddad, on l’aura compris, a une dent contre le Qatar, cet « émirat bédouin », comme il l’appelle. C’est là évidemment son droit. Ce qui est nettement moins recevable, c’est la charge qu’il se permit contre… une femme journaliste à Al-Jazeera, qui plus est absente. Cette attaque ad hominem est arrivée comme un cheveu sur la soupe. Le coup était visiblement préparé.

La cible : une journaliste absente du plateau

L’incident a eu lieu à la fin de l’émission. Mezri Haddad profita des dernières minutes de l’émission pour s’en prendre à Khadija Benguena, célèbre journaliste d’Al-Jazeera. Évoquant une « vedette admirée par l’opinion arabe », M. Haddad, une feuille à la main, commence la lecture d’un propos trouvé, dit-il, sur la page Facebook de la journaliste d’origine algérienne. C’est ainsi qu’il affirma le plus sérieusement du monde que sur sa page Facebook Mme Benguena loue « l’humanité d’Hitler » et qu’elle tient des propos antisémites. Du temps de Ben Ali, on tuait politiquement les opposants en diffusant de fausses images pornographiques les mettant en scène. Ce fut le cas en 1993 pour la journaliste Sihem Ben Sedrine. Plus à l’aise sur le plateau de CSOJ que devant le micro de Jean-Jacques Bourdin, M. Haddad choisit l’anathème classique de l’antisémitisme, qui lorsqu’il fonctionne est dévastateur. Le fervent défenseur du dictateur de Ben Ali qui le sait espère bien que la ficelle, si grosse soit-elle, aura l’effet escompté. Rappelons à toute fin utile qu’en 2007 le magazine Forbes a classé Khadija Benguena comme l’une des dix femmes les plus influentes du monde arabe. Problème, ce que Mezri Haddad a lu ne figurait pas sur la page officielle de Mme Benguena, mais sur une page, comme il en existe des milliers, mise en ligne pas un internaute lambda. Tous les jours, des pages de fans ou abusivement présentées comme celles d’artistes, de sportifs, de journalistes célèbres, etc. sont créées sur Facebook. C’est en l’espèce le cas.

Khadija Benguena porte plainte

Dans un communiqué qui nous est parvenu, la journaliste d’Al-Jazeera rappelle que, dès qu’elle a pris connaissance de ce faux, un démenti fut publié en arabe et en anglais non seulement sur ses pages officielles (la page personnelle en anglais et la page personnelle en arabe), mais encore dans plusieurs médias, notamment le journal algérien El-Khabar, dont celui de la chaîne télévisée qui l’emploie (voir Al Jazeera anchor decries ‘smear campaign’). Voici ce que la journaliste posta, le 30 janvier dernier, une semaine avant l’émission de Frédéric Taddéi.

Khalida Benguena publie un démenti

Tout est parti d’un article publié d’un blog ultra-raciste, aussi islamophobe que pro-israélien, dont l’outrance fait office de ligne éditoriale. On peut y lire, entre autres inepties, que la Seine-Saint-Denis est « une zone de non-droit située en France et financée par le Qatar ». Mais cette fois, la manipulation manquait de finesse. Mezri Haddad, tout philosophe qu’il est, aurait été bien inspiré d’utiliser Google pour vérifier la véracité des propos cités dans l’émission CSOJ.

Passons sur la cuistrerie de l’ancien ambassadeur de Ben Ali à l’Unesco à l’égard de Khadija Benguena qu’il trouvait « très belle avant de […] vêtir » le hijab, pour en venir aux suites que compte donner la journaliste algérienne à cette affaire. Voici comment se termine son communiqué de presse :

Compte tenu de l’importance des torts causés par les déclarations de M. Haddad par des propos qui ont largement dépassé les limites de la liberté d’expression et ont été cautionnés par le présentateur de l’émission, que M. Haddad a manifestement réussi à induire en erreur, j’ai donc décidé de porter plainte pour diffamation à l’encontre de Mezri Haddad. Ils sont clairement diffamatoires et attentatoires à ma réputation. Une procédure judiciaire prendra très vite le relais de cette première mise au point. Je suis confiante dans la capacité de la justice française à rétablir les faits et à sanctionner celui dont les procédés, tout à fait inacceptables dans un débat public qui est au demeurant essentiel, a contribué à ternir gravement mon image.

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