Le djihad a-t-il pris le pouvoir en Syrie ? (Atlantico, 07/01/2013, PJ Luizard)

La rébellion syrienne a gagné la bataille des medias, faute d’avoir gagné celle sur le terrain. La seconde offensive des insurgés sur Damas, débutée le 29 novembre 2012, a échoué, comme avait échoué en juillet la première du genre. Les insurgés, en particulier Jabhat al-Nosra (le Front de la Victoire), ont subi de lourdes pertes. Le chef du bataillon Tawhîd (l’Unicité) a été tué, de même qu’un important leader de Jabhat al-Nosra.

Le régime de Bashar al-Assad avait eu connaissance depuis plusieurs semaines qu’une opération d’envergure se tramait, impliquant des centaines de combattants étrangers. Harasta et Douma devaient servir de base pour investir la capitale. Jaramana, dans la périphérie orientale de Damas, était encerclée par les rebelles. Les services secrets et l’armée, fidèles au régime en place, ont mis au point un plan de contre-attaque début décembre. Le régime a soudainement interrompu tout moyen de communication, rendant les insurgés aveugles et sourds. Ils ont été pris par surprise et impitoyablement dispersés.

Les accusations de l’opposition selon lesquelles le régime s’apprêtait à utiliser l’arme chimique, dans l’espoir de provoquer une intervention étrangère, n’ont pas réussi à inverser la donne. La bataille s’est terminée à Daraya, dans l’oasis de la Ghouta au sud de Damas, où des dizaines d’insurgés ont été tués. Alors que le régime était donné au bord de l’effondrement (la fermeture temporaire de l’aéroport semblait en faire foi), il a cette fois encore manifesté des ressources insoupçonnées.

Le régime de Damas a fait le choix stratégique de se retirer des nombreuses positions où ses forces étaient éparpillées pour concentrer ses efforts sur la capitale et les axes routiers. Tout montre qu’il a les moyens de tenir Damas.

Les difficultés des insurgés ne sont pas seulement dues à la fragmentation de leurs forces sur le terrain. Elles sont aussi le fait des différences idéologiques entre groupes et de la rivalité sans merci entre les officiers qui ont fait défection pour rejoindre les unités de l’Armée syrienne libre (ASL). Dans ce contexte, les forces djihadistes sont de plus en plus présentes sur le champ de bataille. Elles sont aussi perçues comme un recours face à la corruption et aux exactions des miliciens de l’Armée syrienne libre. Ainsi, à Alep, la population d’un quartier tenu par l’ASL a pris le risque de manifester pour demander l’aide de Jabhat al-Nosra contre l’ASL.

Jabhat al-Nosra a amené des centaines de combattants étrangers en Syrie. On peut même se demander si l’Etat islamique en Irak d’Abou Mous’ab al-Zarqawi n’a pas été transplanté en Syrie depuis la province irakienne frontalière d’Al-Anbar. Cela expliquerait la baisse relative de la violence en Irak. L’alliance entre des djihadistes étrangers et certains Syriens montre que la guerre en Syrie ne prendra pas fin avec la chute du régime de Bashar al-Assad. Jabhat al-Nosra utilise un vocabulaire confessionnel haineux (« l’ennemi séfévide », les Qarmates) à l’égard des non-sunnites, comme l’Etat islamique en Irak l’avait fait contre les chiites irakiens. Les affrontements confessionnels dépassent aujourd’hui largement le cadre de la seule Syrie : chiites et sunnites sont devenus les otages de parrains étrangers qui se font la guerre par communautés musulmanes arabes interposées.

Cependant, l’expérience montre que la présence de djihadistes étrangers ne condamne pas pour autant de façon inéluctable un pays à devenir une base pour Al-Qaïda. L’Afghanistan est le seul exemple où des islamistes locaux ont sacrifié leur Etat au service d’un projet de djihad global. Partout ailleurs, en Irak comme en Libye, les djihadistes étrangers ont été refoulés par ceux-là même qui les avaient utilisés contre le pouvoir en place. Les partisans du djihad global peuvent s’enkyster dans des situations de crise marquées par le chaos et les confrontations confessionnelles : ils n’ont plus leur place dans un processus de reconstruction politique.

En attendant, leur influence peut servir de thermomètre pour mesurer la gravité et l’enlisement d’un conflit. Le consensus – assez rare pour être souligné – avec lequel toutes les tendances de l’opposition syrienne (Conseil national syrien, Coalition nationale des forces de l’opposition révolutionnaire syrienne, Frères musulmans) ont condamné la décision américaine de placer Jabhat al-Nosra sur la liste des organisations terroristes, illustre bien la montée en puissance des forces djihadistes sur le terrain. Cette décision a encore accru la popularité de cette organisation auprès d’une population qui voit dans la position occidentale une duplicité qu’elle dénonce depuis le début du soulèvement. En décembre 2012, la Turquie a organisé une conférence de l’opposition avec l’élection d’un énième « conseil suprême » à Antalya, mais en l’absence de Jabhat al-Nosra et d’Ahrâr ash-Shâm (les Hommes libres de la Syrie) qui sont pourtant les deux groupes à avoir gagné sur le terrain le plus d’influence.

Le 18 novembre 2012, les groupes djihadistes à Alep avaient refusé d’intégrer la nouvelle Coalition nationale des forces de l’opposition syrienne et appelé à l’instauration de l’Etat islamique. Cette « islamisation » du conflit avait également été illustrée par la décision, en août 2012, de la direction des Frères musulmans, en exil depuis 30 ans, de former ses propres bataillons combattants en Syrie, ramenant ce mouvement aux années 1970 qui devaient aboutir aux tragédies de Hama et d’Alep en 1982. Des groupes continuent à recevoir généreusement l’aide des Frères musulmans, à l’instar du bataillon Al Farouq à Homs, Tawhîd à Alep, de Suqûr ash-Shâm (les Faucons de la Syrie) dans le Jabal Zawiya (province d’Idlib) et d’Ahrâr ash-Shâm à Idlib.

Parler de l’ « islamisation » de la guerre en Syrie ne doit pas masquer des processus paradoxaux. Dans ce pays, dont la société a toujours été marquée par un conservatisme prononcé, l’islam est devenu le langage du politique et du social face à un régime autoritaire. En Orient, le confessionnalisme avance souvent masqué et n’est que l’effet secondaire de solidarités primaires, familiales, claniques et régionales. La dimension confessionnelle s’est peu à peu imposée sans qu’il soit possible de mesurer la part d’une volonté délibérée de part et d’autre de transposer les revendications citoyennes de départ vers la haine de l’Autre (exception faite des djihadistes étrangers et des quelques sectateurs syriens d’Al-Qaïda, réputés pour leur rejet viscéral du chiisme et des Alaouites). L’échec du régime de Bashar al-Assad à pérenniser un leadership religieux sunnite sous le patronage – même relativement libéral – de l’Etat est illustré par le silence du cheikh Al-Bouti, prêcheur à la mosquée des Omeyyades, à la tête du département des Croyances et Religions de la Faculté de Sharî`a, à Damas, où ses lectures rassemblaient avant le soulèvement tous les vendredi des centaines de musulmans. Ce que le conflit révèle, c’est bien une dissociation de l’islam et de l’Etat, un phénomène sans précédent en Syrie. L’ « islamisation » peut, de façon paradoxale pour un Occidental, être vue comme le résultat d’un processus de sécularisation où la référence à l’islam s’apparente à une idéologie de combat et à l’affirmation d’une identité, plus qu’à une spiritualité et/ou à l’adhésion à une tradition musulmane d’inspiration ottomane, aujourd’hui bien mal en point. La sécularisation du religieux n’est pas pour autant la garantie d’une démocratisation en marche, comme l’ont précédemment prouvé les guerres en Bosnie et au Liban. Une conséquence de la guerre civile en Syrie est bien la confessionnalisation des sunnites de ce pays : renonçant à leur vocation majoritaire qui légitimait leur lien multiséculaire à l’Etat, ils se considèrent désormais de façon croissante comme une communauté mise au défi de défendre ses intérêts en tant que telle.

Le discours de Bashar El Assad, prononcé le 6 janvier dernier, illustre un déni désespéré de cette réalité. En tentant de se poser comme le seul défenseur de l’unité nationale, le dirigeant syrien entérine le fait que la société qu’il gouverne est divisée et que les affrontements communautaires s’imposent de plus en plus comme un moteur essentiel de la guerre civile en cours.

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