Koweït, la révolution, lentement mais sûrement (Philippe Mischkowsky, 30/11/2012)

A la veille d’élections boycottées par l’opposition, le pays a connu aujourd’hui. une des plus grandes, sinon la plus grande, manifestations de son histoire. Plus de cent mille personnes ont réclamé que l’émir retire un décret qui constitue une régression démocratique alors que le pays se cherche des voies pour davantage de participation politique.

Cette fois-ci, on ne risque pas d’exagérer en disant que la barre des cent mille personnes été franchie. Autrement dit, tout de même, près de 10% de la population dans la rue. De l’aveu des participants, ils étaient considérablement plus nombreux lors de cette troisième « marche pour la dignité de la patrie » que lors des deux précédentes, le mois passé. Et pourtant, déjà, celles-là avaient été considérées comme des records. Ayant donné lieu à des affrontements violents, avec des dizaines de blessés, les autorités ont préféré cette fois-ci faire bon cœur contre mauvaise fortune et ont autorisé la marche.

Sous un soleil enfin clément en cette fin de novembre, ils ont parcouru tout juste un bon kilomètre – la distance autorisée par le ministère de l’Intérieur – jusqu’au fameux tours, symboles mondialement connu de la petite pétromonarchie. Pas de discours, mais le slogan : « Le peuple veut la chute du décret. »

Il s’agit du décret par lequel l’émir a modifié unilatéralement la loi électorale. Au lieu de quatre voix, chaque électeur ne dispose plus que d’une seule. Etant donné que chacune des cinq circonscriptions envoie dix députés à la Chambre, il s’agit pour le moins d’une anomalie démocratique. D’une part, cela risque de concentrer dans certains cas la quasi-totalité des voix de l’opposition sur un seul député, tandis qu’un grand nombre d’autres pourraient faire leur entrer au Parlement alors qu’ils ne représentent que quelques centaines de voix. D’autre part, cela va à l’encontre de la formation de listes et d’alliances entre députés au moment où le pays est de plus en plus mûr pour l’émergence de vrais partis politiques.

Mais le principal n’est pas là. Il s’agit en réalité d’une question de principe : si l’émir peut non seulement dissoudre le Parlement (presque) totalement à sa guise, et s’il peut en plus décidé souverainement de choses aussi fondamentales que la loi électorale à chaque fois qu’il y a vacances législative, alors, le Parlement « ne sera plus qu’un décor » selon l’expression en cours.

Il s’agit donc d’un véritable bras de fer entre l’opposition et la famille régnante des Al-Sabah. On lui reproche de ne jamais avoir accepté de devoir se conformer à une constitution et de ne pas avoir assimiler l’idée qu’il faille céder de vrais pouvoirs aux représentants élus du peuple. Elle rappelle volontiers que cette famille a suspendu constitution et Parlement par deux fois depuis l’indépendance du pays au début des années soixante, et qu’elle n’a pas hésité à falsifier les résultats électoraux, ni de corrompre les députés à grande échelle.

C’est à l’automne 2011 qu’un énorme scandale de corruption éclate, le Premier ministre d’alors, Nasser Al-Mohammed, honni de l’opposition, ayant fait des chèques de plusieurs millions d’euros aux députés qui avaient voté pour lui afin de le sauver des motions de censure à répétition qu’il subissait. Déjà, des manifestations énormes avaient alors eu lieu. L’émir, crânement, avait déclaré contre vents et marées : « Le Premier ministre ne démissionnera pas, et s’il devait présenter sa démission, je ne l’accepterais pas. »

Quelques jours plus tard, contraint et forcé par la rue, l’émir finit par l’accepter quand même. C’est de là que date une spectaculaire chute de l’autorité de cet émir qui, bien que beaucoup ne l’ont jamais porté dans leur cœur, avait toujours échappé aux critiques publiques.

Aujourd’hui, le pays semble largement sorti de la forme traditionnelle du pouvoir dans ces pays du Golfe où tout concourait pour empêcher l’émergence de la modernité politique : paternalisme « ordinaire », culture tribale et rente pétrolière. Le régime lui-même s’était allié dans les années soixante et soixante-dix avec les grandes tribus du pays afin de contrer les élites citadines, plus politisées, plus vindicatives. Il continue aujourd’hui de mettre en scène les vieux chefs tribaux. L’émir les reçoit régulièrement, obtenant d’eux, à peu d’exceptions près, les déclarations apaisantes et lénifiantes qu’il souhaite. Mais il feint de ne pas se rendre compte que ce tribalisme de papa est dépassé par les jeunes générations. Celles-ci, vivant en périphérie du pays et encore aujourd’hui en grande partie moins riches et moins intégrées dans les rouages de la haute administration et du commerce, forment désormais la majorité démographique du pays. Beaucoup plus éduqués que leurs parents, ils sont venus à la politique, massivement, ces dernières années. En grande partie à cause d’un mépris à peine caché exprimé par certaines élites citadines – et en sous-main encouragé par l’émir en personne, croient-ils savoir.

La dégradation de l’image de l’émir s’est spectaculairement illustrée lors d’un récent discours du député-vedette de l’opposition, Moussallam Al-Barrak, véritable tribun populaire. Alors que des rumeurs commençaient à circuler sur l’imminence du décret émirien pour la réforme électorale, il a fait un discours retentissant, qui, depuis, à été vu près d’un demi million de fois sur Youtub : « Tu sais ce qui est ton problème ? » s’était-il adressé à l’émir, sur un ton qui en soi paraissait prendre acte d la désacralisation du pouvoir. « Ton problème, c’est que tu te prends pour le Premier ministre. » Ainsi, l’émir était démis de son piédestal de « père de la nation », et ramené au niveau du personnel politique ordinaire que n’importe qui, légalement, a le droit de critiquer. « Ce n’est pas ton père qui t’a nommé émir, ce n’est pas ton frère qui t’a nommé émir. Ce sont les élus du peuple qui t’ont désigné », a-t-il poursuivi, pour rappeler qu’en effet, en 2006, la famille régnante ayant été dans un imbroglio de succession insoluble, c’était le Parlement qui avait tranché la question et avait fait émir Sabah Al-Ahmed Al-Jaber Al-Sabah. Et de lui reprocher en substance que depuis, il n’avait eu de cesser de tenir en mépris ceux qui l’avaient fait roi et, surtout, de chercher à établir une pratique solitaire du pouvoir. Pour ensuite clamer, devant un public d’abord choqué par tant d’audace, mais reprenant ensuite le slogan avec ferveur : « Nous ne te laisserons pas faire ! » Ce « nous ne te laisserons pas faire » a été, à nouveau, un des slogans scandés par la foule aujourd’hui.

Ce samedi sera jour du scrutin. Tout l’enjeu résidera dans le taux d’abstention. A condition qu’on ait les vrais chiffres – rien n’est moins sûr – on pourrait juger du potentiel de soutien populaire à un programme de réformes démocratiques à venir. Selon l’opposition, il s’agit d’un référendum sur le décret. Et peut-être y a-t-il plus d’un qui pense tout bas que ce sera aussi un référendum sur l’émir. Vu le vide béant qui prédominait lors de la plupart des meetings électoraux au cours de la campagne qui vient de s’achever, vu que 38 députés sortants sur 50 boycottent le scrutin, et vu le nombre qu’il y eu dans la rue aujourd’hui, l’abstention devrait être forte.

A la famille régnante désormais, si elle veut reprendre l’initiative, d’offrir une sortie par le haut. Ce sera peut-être une chance pour le pays dans les circonstances actuelles que la famille régnante est divisée entre clans. Plus d’un prince se tient en réserve, parfois presque ostensiblement, tels qu’Ahmed Al-Salem Al-Sabah, un prince appartenant à une branche marginalisée de la famille, qui a déclaré pas plus tard qu’hier que « le peuple a le droit de choisir ses représentants selon le mode qui lui convient ». Avec certains, le pays pourrait dériver vers davantage de répression, mais avec d’autres, peut-être, évoluer vers un cadre institutionnel plus en phase avec une société qui a beaucoup changé. A moins que le dernier mot revienne, encore une fois, à la rue. Rien ne semble exclu dans cette pétromonarchie qui, bien que petite, sert aussi de laboratoire démocratique pour les autres pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, pays où la société régarde, ébahi, que cette société qui leur ressemble par tant d’aspect soit arrivé en si peu de temps à formuler ouvertement ce qui paraissait encore presque impensable il y a tout juste deux ans.

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