Morsi, un dictateur pire que Moubarak ?,(Sophie Pommier, IRIB News)

En quoi consistent, exactement, ces pleins pouvoirs, et en quoi cela peut-il être inquiétant, quant à la situation, en Egypte ?

Sophie Pommier : Depuis le mois d’août, sur trois pouvoirs, il en avait déjà deux : l’exécutif et le législatif, puisque l’Assemblée du peuple a été suspendue suite à une décision de justice. En attendant les prochaines législatives, il avait donc déjà la double casquette. La déclaration de jeudi s’attaque au pouvoir judiciaire. La destitution du procureur de la République est une étape. Elle n’a rien de nouveau : Hosni Moubarak faisait pareil en nommant lui même ce haut responsable de la Justice. De plus, Mohamed Morsi se met au-dessus des lois en s’assurant la possibilité de légiférer par décret et en annulant des décisions déjà en cours.

Plus grave, il a invalidé le comité chargé de rédiger la prochaine Constitution. Cela va avoir un impact direct sur l’adoption de ce texte, dont les premiers jets semblent particulièrement inquiétant. Les libéraux espéraient jusque jeudi hier pouvoir réduire à néant ces projets en invalidant grâce à un recours en justice. A présent, il devrait être finalisé tel quel et présenté au peuple, sous forme de référendum, sans que le judiciaire puisse assurer son rôle de contre-pouvoir.

Mohamed Morsi réalise enfin un tour de passe passe en se drapant dans une moralité révolutionnaire. Il insiste ainsi pour relancer les procès de ceux qui ont assassiner des manifestants pendant la révolution. Un moyen de discréditer son opposition, qu’il accuse ainsi d’être dans une idéologie de contre-révolution.
Ne peut-on pas y voir un moyen de faire avancer les dossiers sur lesquels les Egyptiens peinent à avancer ? Mohamed Morsi se justifie, notamment, en expliquant que les instances, ainsi, libérées, étaient toujours occupées par des personnalités héritées de l’ère Moubarak. Est-ce invraisemblable ?

Effectivement, je me suis toujours opposé aux postures qui consistaient à dénoncer coute que coute les positions des Frères musulmans. De fait, les hauts responsables de nombreuses institutions étaient nommés par le président … et étaient, donc, des survivants de l’ancien régime. C’est, notamment, le cas du Procureur de la République.

Cependant, il me semble difficile de ne pas constater une instrumentalisation de ce discours et de cette prétendue épuration révolutionnaire. A la clef, derrière ces évictions, il y a surtout un projet constitutionnel particulièrement inquiétant vis à vis des droits des minorités ou des femmes. La connotation islamiste est très marquée avec une application stricte de la charia. Sur d’autres points, le texte s’applique à être dans le vague. Il assure ainsi la protection des coutumes égyptiennes, sans détailler. L’excision est-t-elle une coutume ? Il n’y a aucun garde-fou !

L’interprétation de la charia sera, si ce projet de Constitution est adopté, le fait de l’Université Al-Azhar. C’est octroyer des pouvoirs exorbitants à une institution religieuse qui n’est pas élue. L’ensemble de ce document est à l’heure actuelle dangereusement liberticide, pour tout ce qui touche les notions d’égalités ou de droits de manifester.
Dans les vagues de manifestations qui frappent l’Egypte, aujourd’hui, qui sont ceux qui soutiennent Mohamed Morsi et qui sont ceux qui s’opposent à lui ? Ces positions ont-elles évolué depuis les élections ?

Les manifestants sont très composites. Lors du film anti-islam, qui a causé des violences dans le monde musulman, il y a quelques semaines, on trouvait beaucoup de Salafistes, opposants directs des Frères pour défendre la légitimité religieuse. Ils accusent les Frères de ne pas en faire assez pour défendre l’Islam. A leurs côtés, on trouvait des groupes que l’on trouve encore ces jours-ci : des bandes de jeunes qui sont plus à la recherche d’une confrontation systématique avec la police. On voit très bien ces jeunes? lorsque l’on se promène dans les rues du Caire. Il faut y voir un phénomène qui tient plus du sociologique que du politique.

Il y a, enfin, les libéraux. Ils se sont retirés du comité constituant. Minoritaires, ils espéraient ainsi dénoncer le propos tenu par le texte mais la politique de la chaise vide risque de les deservir. Les coptes ont adopté la même position et ont quitté le comité. Ces éléments ont peut-être amené Mohamed Morsi à frapper du point sur la table et à chercher à faire accélérer les choses pour enfin s’attaquer à un projet de relance économique, quite à passer en force sur la Constitution. Ce qui risque de se passer, la population étant fatiguée et ayant de grandes chances de voter pour cette Constitution.
Que penser de Mohamed Morsi, dans ce contexte ? Est-il un homme politique musulman moderne, ouvert sur le monde, ou le pharaon qui est dénoncé, depuis quelques jours ?

Pour mémoire, personne ne donnait cher de lui au départ. Il a montré une grande habilité et a fait preuve de résultats tangibles sur la scène internationale, notamment en s’imposant comme un modérateur crédible sur le dossier palestinien de ces derniers jours. Encore que là, il va falloir suivre les conséquences de cette nouvelle mesure dans les relations avec les Américains. Il y a à peine quelques jours, Hillary Clinton lui jetait des fleurs en le félicitant : terrible camouflet.

Tactiquement, il a été très habile pour se débarrasser des militaires. Il a eu plus de mal à évincer le procureur de la République, après une première tentative ratée il y a quelques semaines. Il a tenté de retourner les révolutionnaires contre ce dernier … et avait mal évalué la perception du peuple qui s’est braqué contre lui. Souhaite t-il profiter du succès obtenu, grâce à son intervention, à Gaza, pour faire passer les pleins pouvoirs ? Délicat.

Il est, d’ailleurs, étonnant qu’il ait fait cette annonce un jeudi : le vendredi est, traditionnellement, un jour de forte mobilisation, dans les pays musulmans. Il devait se douter qu’il devrait faire face à une forte réaction de la population. Il risque d’y avoir des blessés pendant cette nouvelle vague de manifestations et il va être difficile, pour Mohammed Morsi, de réprimer, ainsi, les mouvements de foule. Est-il arrivé au bout de son ingéniosité politique ? Les prochaines jours nous le diront.

Cet article, publié dans Egypte, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s