Les 100 millions du Qatar, polémique qui révèle un malaise français (Rue 89, Nabil Ennasri | Thésard)

Suspendu le temps de la campagne électorale, le sujet du fonds qatari pour les banlieues est revenu dans l’actualité suite aux récentes précisions apportées par Arnaud Montebourg.

Désormais réorienté pour venir en aide aux « zones déshéritées », ce projet en dit long autant sur la nature des relations que la France de François Hollande souhaite tisser avec le petit émirat que sur la fracture sociale qui ronge une partie de notre territoire national. Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cette affaire.

Le projet qatari a changé de nature et d’orientation. Hier « fonds pour les banlieues », il est désormais qualifié par les pouvoirs publics de « fonds franco-qatari » axé sur l’aide aux PME, aux zones déshéritées voire au redressement productif.

Derrière la valse des mots, l’objectif est de gommer toute visée vers les quartiers populaires. Soucieux de son image, le Qatar veut à tout prix éviter de prêter le flanc aux critiques d’un financement obscur de l’islam français et de ses franges radicales.
C’est Pierre Moscovici qui gère le dossier

Le Qatar a beaucoup d’argent et notre pays fait face à une crise économique sévère. Avec en toile de fond les politiques d’austérité qui sévissent en Europe, voilà posés les termes de l’équation.

Considérant Paris comme un élément-clé de son dispositif diplomatique et désirant renforcer à tout prix la densité d’une relation stratégique avec une puissance militaire de premier plan, le Qatar souhaite donner des gages de bonne volonté à une présidence qui, contrairement à la précédente, ne lui est pas acquise d’avance.

Avec la nouvelle équipe à l’Elysée, on est en effet loin du « Tout-Qatar » qui caractérisait l’époque Sarkozy.

Pour faire bonne figure auprès des nouveaux décideurs français et préserver un axe Paris-Doha aussi solide que possible, les Qataris ont donc décidé de mettre l’argent à disposition du nouveau gouvernement. Signe que le projet est pris au sérieux en haut lieu, c’est désormais Pierre Moscovici qui pilote le dossier.

Bercy a décidé de reprendre la main car l’ordre de grandeur des sommes mises en jeu est proprement alléchant. On ne parle plus de 50 millions d’euros comme au début de l’aventure, mais de 100 millions. Certains parlent même d’un montant d’un milliard d’euros qui serait géré en collaboration avec la Banque publique d’investissement et la Caisse des dépôts.

A titre de comparaison, 50 millions d’euros c’est l’équivalent de 10% des sommes allouées chaque année au ministère de la Ville et cela correspond à ce qu’il manquait il y a quelques semaines au ministère des Sports pour boucler son budget…
« La gauche a le sens de l’intérêt de l’Etat »

En cette période de crise où l’argent public se fait rare, on comprend mieux pourquoi le nouveau gouvernement socialiste a accueilli favorablement le projet. Pris à la gorge, les Etats européens ambitionnent de développer des relations aussi étroites qu’amicales avec ces pays émergents qui croulent sous les excédents financiers.

Les pays du Golfe sont devenus des destinations privilégiées des chefs d’Etat européens car les potentiels de croissance y sont exceptionnels. Rien qu’à lui seul, le Qatar prévoit un plan d’investissement de plus de 200 milliards de dollars pour organiser les prochaines compétitions sportives internationales que le pays va accueillir comme le Mondial de handball en 2015 ou la Coupe du monde de football en 2022.

De nombreuses entreprises françaises souhaitent capter une part du gâteau et les autorités sont donc prêtes à oublier le penchant semi-autoritaire de la petite monarchie pour gagner des parts de marché. Comme pour la Chine ou la Russie, on fera donc du commerce sans sourciller en veillant à ne pas parler des droits de l’homme. Il est vrai que pour Jérôme Cahuzac, ministre délégué au Budget, « la gauche, au moins autant que la droite, a le sens de l’Etat et de l’intérêt du pays ».

Les estocades régulières de Marine Le Pen parasitent la scène politique et de l’interdiction du voile dans la rue au financement des fondamentalistes par le Qatar, ces fantasmes semblent (malheureusement) donner le tempo du débat public français.
Mélenchon : « une colonisation par l’argent »

A la suite de ses diatribes, des personnalités politiques de tous bords lui ont emboîté le pas en s’offusquant des implications un peu trop visibles du bouillonnant émirat, certains, à l’instar du député de la Droite populaire Lionnel Luca, insistant pour que soit mise en place une commission d’enquête parlementaire.

De Julien Dray qui relaie la requête du député UMP à Jean-Luc Mélenchon qui dénonce une « colonisation par l’argent », une grande partie de la gauche a également tiré à boulets rouges sur ces nouveaux investissements.

Pourtant la majorité de cette même gauche s’est habituée à se rendre à Doha grâce à des séjours tous frais payés et s’est même pressée aux nombreuses réceptions de l’ambassade du Qatar en France.

Ces dernières années, ce lieu est devenu l’un des rendez-vous incontournables du gratin parisien. Au-delà de la gauche caviar (et de la droite affairiste) on y a croisé des dizaines de personnalités du monde de l’art, du spectacle et de la culture. Beaucoup en ont profité pour y être décorés d’un prix. Et quitter les lieux avec à la main un chèque de 10 000 euros…

Ce que révèle « in fine » l’histoire de ce fonds c’est non seulement l’hypocrisie d’une partie des responsables publics mais également la difficulté à apprécier sereinement et sans crispation les relations avec un pays musulman. Depuis plusieurs années, l’ambassade américaine cible ouvertement les jeunes élites de banlieue et cette offensive de charme n’a jamais déclenché autant de polémiques.

Procédant comme un miroir du malaise français, ce fonds a surtout été l’occasion de révéler l’incapacité de l’Etat à régler la sempiternelle question des banlieues et à résorber le désarroi d’une partie de ses habitants.

Obligés de s’exiler pour certains ou de quémander de l’argent à l’étranger pour d’autres, cette histoire n’est que l’illustration des dysfonctionnements d’un modèle social à bout de souffle. Les différents « Plan Marshall » annoncés par les gouvernements successifs de ces vingt dernières n’ont quasiment rien donné et le chômage de masse devient le lot quotidien de millions d’habitants.

Ajoutés aux discriminations en tout genre et à la perte de confiance envers un pays qui les relègue dans une citoyenneté au rabais, nombre d’habitants de ces quartiers n’ont plus confiance en Marianne. Pour beaucoup d’entre eux, le futur se joue ailleurs. En partie au Qatar.

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