Le Qatar face à la crise syrienne

Connu dans sa région pour sa « diplomatie du carnet de chèque », le Qatar sort de son rôle de médiateur à l’occasion de la crise libyenne puis de la crise syrienne. Sa proximité avec les régimes de Qaddafi puis de Bachar Al-Assad vole alors en éclats. Dans le cas de la Syrie, il aura fallu moins de trois mois pour que l’Emir du Qatar et le Président syrien deviennent les meilleurs « ennemis » du monde même si la presse fait état jusqu’en janvier 2012 de contacts privés entre l’une des filles de l’Emir, Cheikha Mayassa et l’épouse du Président syrien. Cette détérioration des relations entre les deux chefs d’Etat remet en cause tout le positionnement du Qatar dans la région. Coincé entre ses deux grands voisins que sont l’Arabie saoudite et l’Iran avec qui il partage l’exploitation de son gigantesque gisement gazier, il avait jusque-là cherché à préserver un certain équilibre entre les deux tout en développant une relation des plus étroites avec les Etats-Unis comme avec la France. Il ne s’interdisait pas pour autant d’entretenir des relations suivies sinon sincères avec Téhéran comme avec le Hezbollah au grand dam de l’Arabie saoudite. Depuis quelques mois, Doha est revenue dans le giron saoudien au risque de remettre en cause son rôle de médiateur entre monde sunnite et monde chiite.

Prudence de l’Emir, véhémence de Cheikh Qaradawi (mars-juillet 2011)

Au commencement  de la révolution syrienne en mars 2011, sans doute en raison de sa proximité avec Bachar Al-Assad et son épouse, l’Emir du Qatar Cheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani adopte tout d’abord une attitude prudente. C’est grâce à la médiation de Doha que Damas a pu sortir de son isolement après l’assassinat de Rafic Hariri (2005) tandis que les investissements qatariens en Syrie connaissent une croissance importante (6 milliards de dollars environ). En visite à Damas, le 2 avril 2011, le Premier ministre et ministre qatarien des Affaires étrangères, Cheikh Hamad Bin Jassem Al Thani soutient la Syrie « face aux efforts entrepris pour déstabiliser sa stabilité et sa sécurité ».

La prudence de l’Emir quant à la révolution syrienne  contraste singulièrement avec les prises de postion de l’un de ses proches conseillers, Cheikh Qaradawi, un prédicateur égyptien, proche des Frères Musulmans, installé au Qatar depuis 1961. Ce dernier qui anime une émission très suivie, Al Shari’a wa al Hayat sur Al-Jazeera critique ouvertement la façon brutale dont le régime syrien répond aux manifestations pacifiques qui se déroulent dans plusieurs villes du pays. Soulignant son soutien total à la révolution syrienne, il déclare lors d’un prône du vendredi que « le vent du changement n’est pas loin de la Syrie ».  L’Emir que l’on dit très proche de Cheikh Qaradawi, ne donne pas suite aux  demandes répétées de Damas de  le « museler ».  Au contraire, après l’attaque de son ambassade à Damas par des éléments du régime en juillet 2011, le Qatar est le premier pays du Golfe à fermer sa représentation dans la capitale syrienne.

Le Qatar, en faveur d’une intervention militaire (juillet-mars 2012)

A partir de l’été 2011, Doha prend une posture plus offensive à l’égard de la Syrie proposant que les pays arabes envoient des forces terrestres[1] pour mettre fin au massacre dans ce pays. Pour ce faire, il utilise la plateforme que lui offre la Ligue Arabe dont il a la présidence tournante jusqu’en mars 2012. Le Premier ministre qatarien et ministre des Affaires étrangères Hamad ben Jassem Al Thani, son cousin, est nommé à la tête du comité sur la Syrie. Avec  le soutien de l’Arabie saoudite, il obtient la suspension de la Syrie de la Ligue Arabe en novembre 2011. Doha comme Riyad se prononcent en faveur de  l’acheminement d’armes aux rebelles syriens afin de leur permettre de se défendre. Des camps d’entrainement situés en Jordanie et en Turquie seraient également financés par ces deux pays.

En froid avec Riyad dans la première moitié de la décennie des années 2000, le Qatar s’est rapproché de l’Arabie saoudite à partir de 2008, un rapprochement qui s’est encore accentué depuis sa prise de distance avec le régime de Bachar Al-Assad. Jouant les équilibristes entre ses grands voisins saoudien et iranien, Doha a opéré récemment un changement de pied. Il ne peut en effet prendre ses distances avec Téhéran sans se rapprocher de l’Arabie saoudite. Bien qu’apparemment épargné par la vague des révolutions qui balaye l’ensemble du monde arabe, le Qatar fait pourtant face à une certaine contestation, en particulier au sein de la famille Al Thani.  Certains de ses membres dont l’un des fils de l’Emir, l’ancien Prince héritier Cheikh Jassem serait fortement en faveur d’un rapprochement avec l’Arabie saoudite au détriment de la ligne de l’actuel Prince héritier Cheikh Tamim. Dans le contexte d’une succession que l’on ne peut totalement exclure en raison de son état de santé, l’Emir a sans doute choisi de composer avec Riyad dont les intérêts, à la lumière des derniers développements régionaux, sont désormais convergents avec ceux du Qatar. Doha a soutenu Riyad face aux révolutionnaires de Bahreïn, considérant la menace d’extension de l’axe chiite comme suffisamment tangible pour rallier la cause de l’Arabie face à l’Iran. Depuis le Qatar apparait de plus en plus comme un « proxy » de l’Arabie saoudite ce dont certains Saoudiens se vantent ouvertement. Signe de cette nouvelle allégeance, l’Emir et le Prince Héritier, Cheikh Tamim se sont rendus en Arabie saoudite à plusieurs reprises, respectivement les 5 mars, 14 mai (CCG) et  14 août 2012 (OIC) pour le premier et le 27 avril 2012 pour le second.

Le retour de l’Egypte sur la scène régionale et les difficultés internes de l’Arabie saoudite éclipsent  Doha (mai-août 2012)

Après plusieurs mois d’une posture « agressive », Doha s’efforce de retrouver le rôle qui a fait sa « fortune » dans les années 2000 et endosse à nouveau l’habit du médiateur. Tout en continuant à appeler  à l’armement des rebelles syriens[2] afin qu’ils puissent se défendre, le Qatar  soutient le plan de paix conjoint entre la Ligue arabe et l’ONU. Il aurait fait plusieurs propositions incluant le départ du Président syrien, aux autorités syriennes en janvier puis mai 2012, propositions rejetées intégralement par Damas. En mars 2012, l’Irak succède au Qatar à la présidence tournante de la Ligue Arabe jusqu’au 5 septembre 2012.

L’élection de Mohamed Morsy, en juin 2012, à la Présidence égyptienne, le spectre de la succession en Arabie saoudite et l’approche de l’échéance des élections américaines vont bouleverser la donne.

Alors que le Qatar entretenait des relations difficiles avec l’Egypte de Moubarak, il  multiplie les contacts avec le candidat puis le Président Morsy (tandis que l’Arabie soutient plutôt le Gal Shafiq). Cependant, les intérêts entre l’Arabie saoudite et l’Egypte sont si importants[3] que le nouveau Président égyptien  choisit l’Arabie saoudite pour sa première visite à l’étranger.

A la suite d’une visite éclair au Caire le 11 août  2012, l’Emir du Qatar est crédité par la presse égyptienne d’avoir réussi à faire évoluer la position du Président égyptien en faveur de l’opposition syrienne. Moins de 24h après sa visite, les généraux Tantawi et Anan, hostiles à ce que l’armée égyptienne entraine les rebelles syriens soutenus par le Qatar, étaient démis de leurs fonctions. Une aide qatarienne de 2 milliards de dollars était simultanément promise à la Banque centrale égyptienne, la première tranche de 500 millions étant versée le 25 août. A Quelques jours après la visite de l’Emir du Qatar,  le Président égyptien, en visite en Arabie saoudite, pour le sommet de l’OCI déclare que tout en étant contre une division de la Syrie, il s’engage à défendre les Syriens sunnites.

Dès lors, l’Egypte revient au centre des attentions régionales. Désormais actif sur le dossier syrien, Mohamed Morsy se rend en visite en Chine fin août. Il se prononce clairement  contre une attaque visant la Syrie. A l’invitation du Président Ahmadinejad, le Président égyptien assiste au sommet des pays non alignés à Téhéran les 30-31 août 2012. C’est la première visite en Iran d’un Président égyptien depuis les accords de Camp-David et la révolution iranienne (1979), il se prononce dans son discours en faveur de la révolution syrienne mettant les traducteurs iraniens dans l’embarras[4] .

En Arabie saoudite, les disparitions coup sur coup du Prince héritier Sultan (octobre 2011) puis Nayef (juin 2012) et l’hospitalisation en août 2012 du Prince Saoud al Faisal, ministre des Affaires étrangères depuis 1975 désorganisent la prise de décision saoudienne. Sur le dossier syrien, celle-ci parait désormais éclatée entre plusieurs pôles dont :

–           le fils du Roi Abdallah, le Prince Abdelaziz bin Abdallah, vice-ministre des Affaires étrangères qui représente l’Arabie saoudite, en qualité d’envoyé spécial du Roi,  au sommet des non-alignés à Téhéran,

–          le Prince Bandar bin Sultan, qui après avoir été en charge de la relation secrète avec la Chine dans les années 80, serait aujourd’hui chargé de cultiver ses liens avec la Russie,

Dans cette période de crise, l’annonce du départ du Roi Abdallah pour des vacances privées au Maroc et sans doute ensuite à New York pour y subir de nouveaux examens de santé ne contribue pas au dynamisme de l’Arabie dont les décideurs sont sans doute très occupés à débattre des questions relatives à la succession.

Ce relatif désengagement au moins médiatique du camp arabe en faveur d’une intervention en Syrie contraste avec les déclarations françaises (zones tampons à l’étude) mais rejoint la position américaine (pas d’intervention sauf en cas d’utilisation d’armes chimiques par le régime Al Assad) sans contredire la position turque. Alors que le nombre de morts augmente chaque jour davantage en Syrie, l’attentisme au moins aux Etats-Unis comme dans le camp arabe et turc semble désormais être de mise.


[1] Qatar calls for military intervention in Syria (ABC news, 15/01/2012)

[2] Qatari PM urges world to provide Syrian Rebels with arms, 27/02/2012

[3] Plus d’un million de travailleurs égyptiens en Arabie saoudite et des investissements saoudiens en Egypte colossaux (entre 7,2 et 10 milliards de dollars en 2011).

[4] Selon le blog « Nouvelles d’Iran » du journal Le Monde, ces derniers auraient remplacé « la Syrie » par le « Bahreïn » (30/08/2012).

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